Cela faisait combien de temps maintenant, que le monde avait changé ?Je me rappelais de la vie d’avant, quand la terre était encore meuble, quand l’herbe poussait, quand les arbres, les fleurs, …
L’aube encore timide se dévoile au travers de ramures couvertes de givre. Sous la couche immaculée se devine une écorce flétrie, à l’instar de mes lèvres craquelées. Des rayons de lumière s’égarent sur ma peau, jouent avec les filets de sang sur mon visage.
Ce n’est pas la Mort Blanche qui a cherché à mettre fin à mes jours.
Pourtant, causes, effets, tout semble lié.
Mon œil droit noyé sous un épais caillot peine à s’ouvrir. Les sillons chauds qui suintaient de mon nez et mes oreilles sont désormais figés. Seule subsiste la douleur.
Dans ce désert blanc, les loups sont de retour. Pas ceux que l’on croyait, car leurs actes dévoilent des êtres plus dangereux et privés du moindre scrupule. Ce sont mes compatriotes, mes frères. Les Hommes.
La faim nous pousse à nous entredévorer. Pas littéralement encore, mais nous y viendrons sans doute. Je serre ma besace où ne reste que du vide. Mes maigres provisions ont disparu. Ils m’ont tout pris.
Pourquoi ne m’ont-ils pas achevé ? Un coup de gourdin de plus, un couteau entre les côtes. Rien de bien difficile pour me libérer de mon carcan de peines. Mais non. Pas de lueur bienfaitrice au bout d’un quelconque tunnel. Juste le retour à l’écrasante réalité.
Je tente de bouger. Je roule sur le côté. Pris de nausées, la bile s’écoule, preuve acide d’un estomac vide. Ma tête retombe, le goût ferreux de mon sang se mêle à celui de la neige, emplit ma bouche. Ne me reste que le fiel de cette humanité à la dérive.
Une étincelle de colère tente d’exister. Je crache, bascule sur le ventre, rampe jusqu’à prendre appui sur un rocher et me mets debout. De nouveaux vertiges m’assaillent et je manque m’écrouler. De l’ongle, je gratte la croute durcie qui m’empêche d’ouvrir l’œil. Par miracle, celui-ci semble intact.
Mon regard incertain balaye le sous-bois. Le vent glacé agite ma tignasse raidie de crasse. La fièvre s’invite au travers d’un brouillard cotonneux. Transi de froid, j’alterne entre sueurs et frissons. Les dents serrées, je marche, chaque pas plus pénible que le précédent. J’erre sans notion du temps qui passe, trébuche dans cette neige lourde tandis que les troncs défilent, comme mes pensées. Chacune d’elles me ramène au passé, à cette époque de terre d’abondance disparue, à ma femme, à mon fils.
À la mort.
Le ciel délaisse les teintes rose et or de l’aube au profit d’un pâle soleil. Au sortir du rideau d’arbre, je vacille. Mon univers se transforme en un voile de tempête. Tout se met à tourner. Mes yeux se révulsent. Épuisé, je m’effondre pour sombrer dans une bienheureuse léthargie. Je pourrais m’abandonner. Rester là à attendre la fin. Pourquoi pas, après tout ? À quoi se raccrocher dans ce monde en perdition ?
La neige crisse près de mon oreille. Je n’ai pas la force de tourner la tête. Ils reviennent sans doute terminer le travail, prendre le peu qu'il reste : mes vêtements. À moins que cette fois la faim ait brisé les dernières barrières qui nous séparent encore de la bête ?
Un visage apparait dans mon champ de vision. Une femme dont des mèches blondes cascadent au-delà de la capuche du manteau. Ses yeux verts ne reflètent pas de haine. Juste de la bienveillance. Sa main se pose sur mon front. Un nuage de vapeur s’échappe de ses lèvres fines quand elle me sourit.
Il reste de l’espoir.